Nouvelle
approche de la perception visuelle de l'orientation en sport :
étude chez des experts en Taekwondo
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CREMIEUX Jacques, ROUSSEU Christelle UFR-STAPS de Toulon, Université Toulon-Var B.P. 132, 83957 La Garde CEDEX (France). |
Introduction
L'éducation posturale qui existe en sport pourrait favoriser l'utilisation d'informations posturo-gravitaires pour coder l'orientation du corps dans l'espace, et influencer ainsi la gestion des référentiels spatiaux, visuel, gravitaire et égocentré (bases de références internes issues de la mise en relation des différentes informations sensorielles, au cours du développement du sujet). Ces référentiels servent à la perception de la verticale et au maintien de l'équilibre (Isableu et al., 1997 ; Golomer et al., 1999).
La pratique à un haut niveau d'un sport de combat comme le Taekwondo (art de combat coréen de percussion pieds/poings, proche du karaté et de la boxe française-savate) soumet les athlètes à des contraintes posturales et spatiales importantes (en particulier lors des nombreux coups de pied sautés et en pivot). Cette pratique nécessite donc de maîtriser l'équilibre, statique et dynamique, et d'avoir un contrôle précis de l'orientation pour effectuer ces nombreuses rotations du corps. Grâce à cet entraînement physique particulier, on peut faire une première hypothèse selon laquelle les pratiquants de Taekwondo pourraient faire moins d'erreur d'appréciation de la verticale que des sportifs soumis à des contraintes posturales plus faibles (Rousseu et Crémieux, 1999), s'il n'y a que le contrôle de l'équilibration qui intervient dans la perception de l'orientation.
Pour étudier la perception de l'orientation spatiale, de nombreuses études ont utilisé un test de dépendance à un champ visuel incliné, celui du Cadre et de la Baguette, en anglais Rod and Frame Test, ou RFT de Whitkin et Asch (1948). Ce test peut créer un "conflit perceptif" entre informations visuelles et informations posturales, en perturbant une entrée sensorielle visuelle, dans une tâche de jugement de la verticalité.
A partir de la médiane des erreurs absolues de jugement de la verticalité de la population étudiée, on peut séparer cette population suivant une typologie concernant deux styles perceptifs : des personnes dites dépendantes au champ visuel (DC), qui utilisent préférentiellement les informations visuelles pour juger de la verticalité au RFT, qui font donc de plus fortes erreurs d'ajustement que les personnes dites indépendantes au champ (IC), qui utilisent plutôt les informations posturo-gravitaires pour réaliser cette l'épreuve.
La plupart des recherches utilisant le RFT en sport s'est intéressée à une seule valeur d'inclinaison du cadre, principalement pour des raisons de rapidité du test : soit 18°, où l'erreur d'appréciation de la verticale est maximale (Crémieux et al., 1995; Rousseu et Crémieux, 1999), soit, et c'est le plus souvent, 28° (Brady, 1995 ; Apitzsch et Liu, 1997) où une telle valeur d'inclinaison du cadre permet de mieux séparer les styles ou les populations de sujets étudiées, ce qui a été vérifié par Brenet et Luyat (1995) entre IC et DC.
S'il existe bien un lien entre l'expertise posturale des sujets et leur dépendance visuelle, on peut faire l'hypothèse supplémentaire que des sujets sportifs experts au niveau de l'équilibration seront moins influencés que d'autres par des inclinaisons importantes de l'environnement visuel, trop éloignées de conditions posturales réalisables (Isableu & coll., 1998). Il est donc intéressant de tester plusieurs valeurs d'inclinaison du cadre, car les sujets experts en sport d'équilibre (pratiquant ici le taekwondo à haut-niveau) devraient faire leur erreur maximale d'appréciation de la verticale pour une valeur d'inclinaison du cadre plus faible que les autres sujets sportifs. Ces experts au niveau équilibration devraient aussi faire, de façon générale, de moins fortes erreurs de jugement que des sujets non experts ou moins experts à ce niveau (les autres sportifs).
Pour cette étude, nous
avons comparé une population d'experts en taekwondo à un groupe d'autres
sportifs (tableau 1) :
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Age |
Poids |
Taille |
Effectif |
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Femme |
Sportive |
m |
23,4 |
54,9 |
165, 9 |
20 |
|
s |
2,6 |
6,5 |
4,9 |
|||
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Taekwondo |
m |
19,3 |
58,3 |
169,4 |
9 |
|
|
s |
2,1 |
8,2 |
6,1 |
|||
|
Homme |
Sportif |
m |
24,9 |
71,5 |
177,2 |
19 |
|
s |
2,8 |
8,4 |
6,4 |
|||
|
Taekwondo |
m |
20,6 |
75,6 |
184,4 |
8 |
|
|
s |
2,8 |
10,9 |
4,4 |
|||
Tableau 1 : caractéristiques des sujets testés (m = moyenne ; s = écart type).
Parmi les experts en taekwondo, 3 hommes de niveau national et 5 de niveau international ont été testés, ainsi que 4 femmes de niveau national et 5 de niveau international, tous s'entraînant au Pôle France (CREPS d'Aix en Provence).
Les autres sportifs pratiquent divers sports en compétition, mais où l'implication au niveau contrôle de l'équilibre serait moins importante. Ces sportifs sont au minimum de niveau régional, et peuvent aller jusqu'au niveau international.
Dans cette expérience nous avons utilisé le RFT portable de Oltman (1968) pour caractériser la typologie perceptive des individus (figure 1a) avec des inclinaisons du cadre de 0°, 8°, 18° et 28° (figure 1b), et mettre au point différentes méthodes d'analyse des résultats et vérifier leur intérêt par rapport à une étude se limitant à une seule valeur d'inclinaison du cadre.

Figure 1a: Test du cadre et de la baguette (RFT): Les DC (dépendants au champ) ont tendance à aligner la baguette sur le cadre (schéma de gauche) alors que les IC (indépendants au champ) ont tendance à aligner la baguette sur la verticale gravitaire (schéma de droite).
Figure 1b

0° 8° 18° 28°
Figure 1b: Inclinaisons du cadre utilisées
Nous avons calculé l'erreur absolue de jugement, qui ne tient pas compte du sens d'inclinaison du cadre, et la première erreur maximale (première valeur d'inclinaison du cadre où les sujets font pour la première fois la plus grande erreur, même si pour d'autres valeurs d'inclinaisons plus fortes, ils font une erreur aussi importante). Les résultats ont été soumis à des tests paramétriques (moyenne, intervalle de confiance) et non paramétriques (c2, test des signes), avec seuil de signification à 5%.
A partir des erreurs absolues d'ajustement à droite et à gauche (figures 2), on constate que les femmes expertes en taekwondo sont globalement plus indépendantes que les autres sportives étudiées, (test des signes : Z = 2,27; p = 0,001). Les hommes pratiquant le taekwondo tendent à être plus indépendant que les hommes sportifs (Z = 1,51; p = 0,065), et sont plus indépendants que les femmes pratiquant le taekwondo (Z = 2,27; p = 0,001).

Figure 2a: Evolution de l'erreur moyenne absolue à Gauche et à Droite (avec intervalles de confiances), chez les femmes expertes en taekwondo et chez les sportives.

Figure 2b: Evolution de l'erreur moyenne absolue à Gauche et à Droite (avec intervalles de confiances), chez les hommes experts en taekwondo et chez les autres sportifs.
De plus, on trouve pour les hommes sportifs ou pratiquant le Taekwondo à haut niveau, une erreur absolue moyenne maximale pour une inclinaison du cadre de 18°. Pour les femmes (Taekwondo ou autres sportives), elle est à 28°. Cependant, en s'intéressant au comportement individuel des sujets, on trouve de fortes différences interindividuelles à l'intérieur d'un même groupe. On a remarqué que les erreurs maximales ne se faisaient pas pour tous les hommes à 18°, ni à 28° pour toutes les femmes (figure 3). Cette différence de proportion de sujets, suivant l'inclinaison du cadre, pourrait signer une différence entre les groupes.

Femme Homme
Figure 3: Proportions de femmes et d'hommes, experts en taekwondo et autres sportifs, qui font en moyenne une première erreur maximale à une valeur critique d'inclinaison du cadre de référence de 8°, 18° ou 28°.
On a analysé le pourcentage de personne ayant une première erreur maximale pour une valeur critique d’inclinaison de 8°, 18° ou 28°, dans chaque groupe, (taekwondo ou autres sportifs, homme ou femmes) sans tenir compte du côté d'inclinaison du cadre, à partir des erreurs moyennes de jugement.
La majorité des hommes et des femmes (sportifs ou experts en taekwondo) fait une première erreur maximale pour une inclinaison du cadre de 18°. Les hommes experts en taekwondo sont cependant plus nombreux à faire leur première erreur maximale à 8°, bien que cette différence ne soit pas significative avec le groupe d'hommes sportifs (c2(1) = 2,72 ; p < 0,26). Il existe cependant une différence de proportion de sujets, suivant l’inclinaison du cadre de référence, entre les hommes experts en taekwondo et les femmes pratiquant aussi le taekwondo à haut-niveau (c2(1) = 42,92 ; p < 0,001). Ces femmes expertes en taekwondo se différencient aussi des femmes sportives (c2(1)= 16,39 ; p < 0,001).
Si on s'intéresse maintenant aux différences entre les hommes et les femmes à partir des erreurs moyennes absolues, chez les experts en taekwondo, on peut voir (figure 4) que les hommes ont tendance à être plus indépendant que les femmes, (test des signes : Z = 1,50; p = 0,065), ce qui va dans le sens des différences classiquement liées au sexe.

Figure 4: Evolution de l'erreur moyenne absolue (avec intervalles de confiances) des hommes et des femmes experts en taekwondo.
Cette différence entre hommes et femmes experts en taekwondo devient significative (figure 5) à partir des erreurs moyennes absolues à gauche et à droite (test des signes : Z = 2,27; p = 0,02).

Figure 5: Evolution de l'erreur moyenne absolue à gauche et à droite (avec intervalles de confiances) des hommes et des femmes experts en taekwondo.
On peut considérer, de façon générale, que les pratiquants de taekwondo de haut-niveau (hommes et femmes) se différencient des autres sportifs en ce qui concerne les erreurs moyennes absolues d'ajustement, où ces experts en taekwondo ont globalement tendance à faire de moins fortes erreurs d'ajustement que les autres sportifs analysés. Ils se différencient aussi en ce qui concerne l'inclinaison du cadre à laquelle ils font leur première erreur maximale. Pour les hommes experts en taekwondo, cette première erreur maximale se fait plus fréquemment pour de plus faibles inclinaisons du cadre (8°) que les autres groupes de sujets testés, ce qui semble bien confirmer notre hypothèse de départ. Cependant, pour les femmes pratiquant le taekwondo à haut-niveau, l'erreur maximale ne se fait pas plus tôt que pour les autres femmes sportives (au contraire).
On retrouve aussi une différence classique entre les hommes et les femmes, et les hommes experts en taekwondo montrent une plus grande indépendance au champ visuel que les femmes pratiquant elles aussi le taekwondo à haut niveau.
L'outil développé ici, en comparant des experts en taekwondo à d'autres sportifs, devenant au point, il reste maintenant à étudier plus précisément d'autres groupes de sportifs bien spécifiques (sujets experts au niveau de l'équilibre / sujets non experts, avec mesure de l'équilibre postural de ces sujets; sujets pratiquant en milieu ouvert / milieu fermé; personnes pratiquant un sport individuel / sport collectif…) et les comparer aussi à une population de sujets contrôles de non sportifs (où le type d'études suivies, le niveau scolaire ou universitaire et le métier pratiqué devront aussi être maîtrisés).
Apitzsch, E., & Liu, W.H. (1997). Correlation between field dependence-independence and handball shooting by Swedish national male handball players. Perceptual and Motor Skills, 84, 1395-1398.
Brady, F. (1995). Sports skill classification, gender, and perceptual style. Perceptual and Motor Skills, 81, 611-620.
Brenet, F., Luyat, M. (1995). Frame anysotropy : a problem of individual validity. Communication au congrès : Posture and gait : From representation to control, Marseille.
Crémieux, J., Isableu, B., & Ohlmann, T. (1995). Contrôle postural, et perception visuelle de la verticale : début d’approche. In Entrées du système postural fin. PM. Gagety & B. Weber (Eds). Masson. Paris. Milan. Barcelone. pp. 3-9.
Golomer, E., Crémieux, J., Dupui, P., Isableu, B., & Ohlmann, T. (1999). Visual contribution to self-induced body sway frequencies and visual perception of male professional dancers. Neuroscience Letters, 267, 189-192.
Isableu, B., Amblard, B., Ohlmann, T., & Crémieux, J. (1998). Approche différentielle des liens entre la perception spatiale et le contrôle sensoriel de la posture. Staps, 46-47, 125-145.
Isableu, B., Ohlmann, T., Crémieux, J., & Amblard, B. (1997). Selection of spatial frame of reference and postural control variability. Experimental Brain Research, 114, 584-589.
Oltman, P. (1968). A portable rod and frame apparatus. Perceptual and Motor Skill, 26, 503-506.
Rousseu, C., & Crémieux, J. (1999). Perception of verticality in French elite taekwondo athletes. 2th International Conference on Martial Arts, june 1999, Salford (United Kingdom).
Witkin, H. A., & Asch, S. E. (1948). Studies in space orientation IV. Futher experiments on perception of the upright with displaced visual fields. Journal of Experimental Psychology, 38, 762-782.
Remerciement :
Nous tenons à remercier tout particulièrement Patrick Stanckzak, entraîneur et coach de l'équipe de France de taekwondo, pour nous avoir permis de tester tous ces champions.