LE TAIJI QUAN, UN « ART MARTIAL INTERNE » ? (Bernard BAYON DE NOYER)
BAYON DE NOYER Bernard
Résumé : Le taiji quan est volontiers catégorisé comme art martial interne, pour toutes sortes de raisons. Contrairement aux styles externes qui seraient durs et nécessiteraient force musculaire et rapidité, le taiji se pratiquerait à vitesse lente, de façon détendue. L’exécution en douceur de gestes d’attaque et de défense permettant de générer une « énergie interne » dont le développement, l’accumulation et la circulation (le long des méridiens) amènerait avec le temps des aptitudes au combat, une meilleure coordination motrice et « une amélioration de l’être sur tous les plans : physique, émotionnel, mental. Ils (les arts martiaux internes) préservent la vie aussi bien face à un éventuel agresseur extérieur que face aux adversités intérieures que sont maladie et stress. ». Il semblerait que les formes d’entraînement au Taiji quan, quelques soient leur style, seraient intrinsèquement « internes » du fait de la douceur et de la lenteur d’exécution et des effets bénéfiques ressentis. Mais en quoi cela les rend-ils internes ?
Mots clés : art martial interne, taiji quan.
Cette appellation d’« art martial interne » donné au Taiji quan, qui le démarquerait des « arts martiaux externes » semble faire école jusque dans nos institutions . Cette différenciation aurait son origine dans les termes chinois « nei jia » et « wai jia », le mot « jia » représentant tout qui se rapporte à la famille, à son corps social et son lieu de résidence, le sens de « jia » pouvant s’étendre également à une école de pensée. « Nei » et « wai », littéralement, signifient respectivement : à l’intérieur et à l’extérieur. La boxe du nei jia se rapporterait davantage à une conception taoïste , courant développé à l’intérieur de la Chine par opposition au courant bouddhiste, importé de l’extérieur, de l’Inde, et qui marque les boxes de shaolin et dérivés, plus communément de nos jours connus en occident sous le nom de kungfu. Plus récemment, par la popularisation des arts martiaux, cette distinction entre interne et externe apparaîtrait quand les maîtres chinois qui enseignent ouvertement ces disciplines dans leurs écoles gardent la véritable substance de leur art pour la transmettre seulement à quelques proches élèves qui deviendraient alors partie de la famille ou de « l’école intérieure », neijia.
Le taiji quan est désormais volontiers catégorisé comme art martial interne, pour toutes sortes de raisons. Contrairement aux styles externes qui seraient durs et nécessiteraient force musculaire et rapidité, le taiji se pratiquerait à vitesse lente, de façon détendue, l’exécution en douceur de gestes d’attaque et de défense permettant de générer une « énergie interne » dont le développement, l’accumulation et la circulation (le long des méridiens) amènerait avec le temps des aptitudes au combat, une meilleure coordination motrice et « une amélioration de l’être sur tous les plans : physique, émotionnel, mental. Ils (les arts martiaux internes) préservent la vie aussi bien face à un éventuel agresseur extérieur que face aux adversités intérieures que sont maladie et stress. »
Il semblerait que les formes d’entraînement au Taiji quan, quelques soient leur style, seraient intrinsèquement « internes » du fait de la douceur et de la lenteur d’exécution et des effets bénéfiques ressentis. Mais en quoi cela les rend-ils internes ?
Apprendre et exécuter un enchaînement de mouvements et de gestes de combat, quelque soit la vitesse d’exécution, n’a rien d’interne, la performance est largement observable de l’extérieur, la cinématique d’autant plus lisible par la lenteur de la performance. La tendance moderne de la pratique compétitive permet même de noter la chorégraphie d’après des critères souvent esthétiques, en partie subjectifs et toujours observables. Les compétitions de « tui shou », ce face à face qu’on appelle aussi « la poussée des mains », démontre clairement que les stratégies motrices mises en jeu sont bien loin d’un idéal de douceur et de non utilisation de la force brute qualifiée aussi de « force externe ». Où se cache donc l’« interne » dans tout ça.
Pour la très grande majorité des pratiquants le taiji quan n’a plus rien d’un art de combat, il est devenu une pratique générant des effets positifs « à l’intérieur », permettant de mieux comprendre les principes philosophiques qui le sous-tendent, d’améliorer la santé et la motricité, de calmer les émotions et de renforcer la concentration. Les bénéfices retirés, liés à la régularité d’une activité physique nécessitant un certain degré de concentration mentale, sont certes intéressants mais ne sont pas l’apanage du tai chi chuan et en quoi justifient-ils sa catégorisation en art martial interne ?
Pour mieux cerner la question il faut se tourner vers la méthode d’apprentissage.
L’entraînement au taiji commence toujours de l’extérieur par la « forme », l’apprentissage de mouvements précis émanant d’une transmission ancestrale et ininterrompue, de maître à élève, introduction toujours affectée par le niveau de compréhension, tant du professeur que de l’élève. Malgré des différentes appellations, tous les styles acceptent les mêmes principes, consignés dans des écrits connus sous le nom de « classiques » dont l’entendement est cependant assez hermétique pour le débutant. Avec l’expérience et une méthode juste, les mouvements se conjugueront à une représentation mentale construite par l’intégration des sensations et l’affinement des perceptions. L’entraînement en solo exerce la précision tandis que les exercices avec un partenaire, (tui shou) développent la sensibilité et l’écoute tactile.
Graduellement, le déroulement des mouvements pourra s’intérioriser par la perception des changements musculaires et de l’ordonnancement de leur activation, suivant des trajectoires précises. Une bonne méthode permet de privilégier le recours à des contractions musculaires de type excentrique pendant laquelle les muscles s’allongent, emmagasinant dans les multiples composantes élastiques les forces (jing) qui seront restituées ou émises ensuite. En solo, chaque abaissement permet d’étirer les muscles antigravitaires et les extenseurs, la contraction concentrique notamment des jambes permettant de se soulever pour « recharger le système ». Alors le mouvement n’est plus perçu comme mouvement, mais en tant que forces se déplaçant à l’intérieur du corps : forces d’origine externe, (essentiellement la gravité pour l’entraînement en solo, additionnées, pour les exercices à deux, des forces produites par l’adversaire), et forces d’origine interne, forces développées par les muscles pour réguler la posture et maintenir l’équilibre.
Les forces vers le sol, produites pas le poids du corps ou les poussées d’un adversaire sont les plus faciles à sentir suite à l’augmentation des pressions. Plus difficile est de les conduire suivant les trajectoires développées par apprentissage, tout en emmagasinant leur intensité dans les composantes élastiques. A cette étape, le positionnement et les alignements articulaires et segmentaires sont de première importance. Les forces de réaction qui remontent du sol en passant par les appuis sont beaucoup plus difficiles à percevoir, déjà minimisées par des contractions inutiles qui s’opposent à l’étirement.
Une cinématique déficiente disperse souvent ces forces qui perdent de leur intensité par des ajustements posturaux inutiles et affecte leur trajectoire qui débute dans le sol, passe par les pieds et transite vers la taille. Ces forces élastiques, issues de l’étirement des chaînes musculaires sont souvent incorrectement transformées en contractions concentriques (forces de propulsion) avant de se propager vers la taille et davantage encore lorsqu’en contact avec un adversaire, elles circulent dans le haut du corps, les bras et les mains.
L’entraînement permet d’explorer le délai qui existe entre la commande motrice et son exécution par le corps. La conscience de trajectoires découlant de la succession ordonnée des sensations et des afférences engendrées par un mouvement permet au mental d’en connaître avec précision le parcours. Sous cette forme, le mental est activé suite aux mouvements du corps. Une autre forme d’entraînement qui ne peut avoir lieu que lorsque les trajectoires sont clairement élucidées, sollicite le mental en avance de l’exécution : la pensée intentionnelle (yi), précède, le long des trajectoires, ce que va exécuter le corps.
L’apprentissage du taiji en solo (activité fermée) sans la pratique à deux de la poussée des mains (activité ouverte) reste une gymnastique, si sophistiquée soit-elle. Lors de l’entraînement à deux, nul n’est besoin de générer de grandes forces pour élucider leur point d’origine, évaluer leur intensité, préciser le sens, les directions et les trajectoires qu’elles empruntent. C’est une méthode efficace et utile pour explorer, à la fois en soi-même et chez le partenaire, les réactions posturales fines et graduellement améliorer les réponses aux perturbations. La richesse des exercices à deux permet de retrouver des trajectoires « mises en évidence lors de l’exercice en solo. C’est à partir de situations à deux que peut être comprise l’utilisation martiale des mouvements. La méthode consistant à chercher des applications martiales à partir de la forme en solo se rapproche davantage du mime et n’a pas grande utilité pour l’apprentissage.
Nombreux sont ceux qui considèrent qu’en Taiji quan, lenteur serait gage d’authenticité. Ils confondent la méthode d’entraînement avec ce que la méthode est censée leur apprendre. Bien sûr si on regarde le déplacement des segments corporels, lors de l’entraînement, la lenteur est évidente. Ce qui ne se voit pas c’est l’extrême rapidité des changements qui peuvent presque instantanément modifier la dynamique des forces. Rapidité ou lenteur dépendent des situations.
Non le taiji quan n’est pas un art martial interne. Cette appellation qui cherche à le valoriser en le chargeant de mystère et de significations ésotériques permet bien souvent d’en masquer une incompréhension. Certes, une étude approfondie peut permettre une intériorisation de l’art. Cette approche, commune à de nombreux autres Arts, n’est en aucune façon contenue dans une forme de taiji mais découle d’une méthode, de sources, d’une transmission vivante et d’une attitude de chercheur passionné.
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